Doit-on séparer l’homme de l’artiste ?

Cela fait un bon moment maintenant que je pense à cette question renvoyée par bien des gens, notamment depuis la vague massive d’incriminations masculine. Je me souviens que cela a commencé avec l’affaire Polanski et ça n’a pas cessé d’augmenter avec les années. Aujourd’hui, on peut assister à un véritable boycott des artistes, et un retour à la haine violente grâce au regroupement des juges populaires qui président aux Réseaux Sociaux.
Je sais que le jugement varie selon la personne, sa réputation, les preuves accumulées (ou supposées), si son oeuvre est indépendante ou commune à d’autres artistes, d’autres professionnels, et ce « deux poids deux mesures » me navre assez.
Voici ce que j’en pense, en tant qu’artiste, femme non féministe, apolitique et tendant le plus possible vers la sagesse de l’équilibre. Selon moi, oui, il faudrait pouvoir séparer l’auteur de son oeuvre.
Pour moi, un artiste est un canal du Divin. C’est un être humain parmi d’autres qui va recevoir l’Inspiration (notez la majuscule), et cela peu importe qu’il soit « bon » ou « mauvais », si je puis caricaturer ainsi. En effet, peu importe qu’il aime ou non les siens, les animaux, la nature, qu’il ait une alimentation saine ou qu’il soit sous le joug d’une quelconque addiction ; peu importe, oui, son éducation, sa classe sociale, ses goûts, ses couleurs, son orientation sexuelle, religieuse, politique. Il sera inspiré. Dans son éternel mystère, la Création aura sélectionné cette âme pour accomplir sa Volonté, comme si le reste lui était d’une totale indifférence.

Les artistes sont des fous. Tous. Sages, extrémistes, taciturnes ou fantaisistes, tous à leurs niveaux sont saisis d’une sorte de folie créatrice, doués d’une seconde vue extraordinaire, un pied à terre, l’autre dans les étoiles. Qu’elles brillent des feux de la fange ou des éclats célestes, ces étoiles chantent pour une âme enchantée prise dans les filets du monde physique. Son incarnation subit l’étroitesse de la chair, parfois même celle de l’esprit, mais son âme, elle, est soumise à la Création.
Lorsque l’artiste créé, il entre en communion avec cette Inspiration qui, telle une muse, s’en vient l’aimer et le porter vers les nues de son ciel intérieur. Cet être là, ce n’est pas l’humain, c’est l’ange. Selon moi, il n’a rien à voir avec l’être humain, faible, lâche, limité, aisément corruptible, pourtant merveilleux dans sa vulnérable nature.
Alors, oui, j’estime qu’il est nécessaire de faire une dissociation, car l’être qui a fauté n’est pas celui qui a créé. Ce sont deux entités différentes, c’est pourquoi je ne suis pas intéressée de savoir qui a réaliser ce film, dans quoi s’est engagé cet acteur, quel est le passé de ce chanteur, les inavouables penchants de ce peintre, les troubles de ce poète, la façon d’agir de ce musicien. Pour moi, ce qui compte, c’est l’oeuvre, la création, ce qu’elle m’inspire, le Beau qu’elle offre au monde.
Quand on me lit, je souhaite que l’on puisse lire l’Inspiration qui a créée cela, que l’on y voit le divin, et non pas ce qui constitue ma pauvre vie d’être humain. Non pas que je la diminue, mais qu’est-elle face à l’Oeuvre ? Peu de chose. Il ne restera qu’un peu de cendres, des souvenirs confus qui s’effaceront ou se déformeront, mais vraiment rien de plus. Tandis que l’Oeuvre… voilà qui est éternel.
Et c’est là qu’il faut prendre en compte la dimension angélique de l’Art. Dans ce billet, je ne parle certainement pas des pseudos-artistes issus de la matrice industrielle du Commerce. Entendons-nous bien, et les plus sensibles sauront faire la différence entre un lieu sacré baigné de lumière et un trompe l’oeil exposé sous les projecteurs.
Attention, je ne balaie pas du revers de la main les actes malsains, les horreurs, abus et autres ignominies. Cependant, je ne peux juger ce qui me dépasse et je ne peux pas condamner l’Oeuvre. Comment pourrais-je faire de l’ange le responsable des troubles de son hôte ?
Prenons Gérard Depardieu, par exemple. Comment bannir « Cyrano de Bergerac » de mes films favoris quand sur la pellicule, celui que l’on voit n’est pas l’acteur mais l’ange qui l’habite ? Un autre exemple, Picasso, dont l’Art ne me touche pas mais que je sais reconnaître. Combien le définiront comme un génie, se navrant de la pourriture humaine qu’il était, ajoutant à cela d’être un grand amateur de corrida ? Peut-on nier la justesse et la beauté des vers d’Alfred de Musset parce que son comportement avec les femmes était digne d’un #metoo d’aujourd’hui ?

Blanche Gardin a dit il y a peu que cette dissociation ne s’applique qu’aux artistes, pas au boulanger, par exemple. Et c’est vrai, même si l’artisan pratique un métier d’art, il oeuvre à perpétuer dans son geste quotidien ou dans sa transmission, un savoir-faire peaufiné au fil des ans. Il ne reçoit pas cette injonction à créer, à produire quelque chose qui ne lui appartiendra pas. Si un boulanger, un ébéniste ou un joaillier voyait ses vices exposées au grand jour, il est certain qu’il n’y aurait aucune dissociation faite ou à faire.
L’opinion publique est mitigée pour les artistes mais pas pour le restant de la population ; c’est quasiment la moitié de cette opinion qui tend vers la dissociation, et une petite partie qui ne sait pas trop quoi en penser.
Je pense que ce qu’il restera à l’approchante fin de notre civilisation, c’est la Beauté de ce que les âmes des artistes auront pu produire, et offrir. Certes, il est des productions dites « brutes », oeuvres jaculatoires traduisant directement la psychée d’un être humain malade, non l’Inspiration divine de l’ange. C’est un moyen, non une fin, de s’exprimer, de guérir. L’Oeuvre vraie ne guérie rien chez l’artiste, cet ange. Elle le transporte autant que cela transportera autrui, elle ne lui appartient pas, il le sait, il le sent, ce qu’il a créé là vit de son propre fait. Et peu importe ce qu’il est dans sa nature humaine, si son Art est vrai, cela n’a rien à voir avec lui.
Rimbaud le disait si bien : « Je est un autre ».
